La messe est dite. Comme en 1977, la gauche remporte une victoire aux élections municipales qui fera date. Des dizaines de villes basculent. Et pas des moindres : Toulouse, Strasbourg, Metz, Amiens, Périgueux, Caen, Quimper, Angoulême, Valence, Colombes, Evreux, Blois, Aulnay sous Bois... La liste est longue : 38 villes de plus de 30.000 habitants passées sans coup férir de droite à gauche, sans compter la dizaine de conseils généraux.
Dans les grandes villes déjà conquises, comme Paris ou Lyon, le renforcement de la gauche est impressionnant. Les raisons de cette raclée pour le sarkozysme sont de plusieurs ordres. Il est évident que les classes moyennes des centres ville sont désormais ancrées à gauche. Elles recherchent une qualité de vie et portent des valeurs qui les éloignent tendanciellement du néo-conservatisme comme de la gauche traditionnelle. Mais plus profondément, le sarkozysme a été massivement rejeté et pas seulement dans son rapport à la gouvernance. Le vote sanction a bien eu lieu. La droite au pouvoir et sa politique ont subi une défaite en rase campagne. Les électeurs ont lié l’imaginaire bling-bling (Fouquet’s / Neuilly/ Bolloré / Rollex) aux réformes structurelles que le gouvernement fait passer depuis son accession au pouvoir en mai dernier. La défense sans fard des privilégiés - en apparaissant comme l’horizon indépassable du sarkozysme - est rejetée par ceux qui espéraient de la « rupture » avec l’immobilisme chiraquien, une amélioration de leurs conditions de vie. Ils ont donné pour voir et ils ont récolté, en vrac, les franchises médicales, les 15 milliards du paquet fiscal, la précarité des contrats de travail, le futur allongement des retraites, la chasse redoublée contre les immigrés... Les paillettes du printemps 2007 se sont évanouies. L’impuissance s’est étalée. Le fameux « les caisses sont vides » du discours de rentrée du Président de la République a décillé les yeux de nombre de nos concitoyens.
Après sa victoire aux élections régionales, la gauche est donc désormais le parti des territoires, là où se construit la démocratie au plus près des citoyens, là où les électeurs peuvent contrôler, in vivo, le travail de ceux qu’ils ont mandaté pour défendre un projet. Il lui reste maintenant à transformer l’essai en fédérant ces énergies locales en un mouvement national de transformation écologique et sociale. C’est la tâche qui commence aujourd’hui et elle s’annonce rude. Car, si ces élections sont réconfortantes pour les forces du changement, elles laissent ouvertes un certain nombre de questions :
1) Le vote des classes populaires ne s’est pas porté sur la gauche. Le pourcentage des abstentionnistes s’est même accru. L’UMP n’a pas récupéré le vote du Front National mais ses électeurs ne sont pas retournés dans leur famille naturelle, la gauche. La question de la représentation des catégories populaires est donc toujours posée. Si la gauche ne prend pas en charge leurs intérêts, n’importe quel démagogue tentera de remplir ce vide. La gauche ne peut pas être uniquement l’expression des cadres du privé et du public, elle doit reposer sur un socle en dur : l’alliance des clases moyennes et des classes populaires. L’écologie fait partie intégrante du contenu de cette alliance, car le mode de développement actuel est encore plus contraignant pour ceux qui cumulent injustices sociales et environnementales.
2) Les alliances politiques sont tout aussi problématiques. La versatilité du vote Modem, le renforcement de l’extrême gauche, induisent des choix douloureux, au niveau stratégique, pour le Parti socialiste dans les prochains mois. Il ne peut escompter seulement sur une dynamique hégémonique qui lui permettrait de mettre sous le boisseau la question des alliances. Il faudra qu’il choisisse entre le néo centrisme d’une coalition Royal- Bayrou et le néo-mitterrandisme de Delanoë. Ses alliés naturels, PCF et Verts, devront décider s’ils ne sont que la mouche du coche d’un règlement de compte qui les dépasse ou s’ils prennent, avec d’autres, des initiatives permettant de favoriser une dynamique nouvelle qui échapperait aux schémas préfabriqués par les sondages et les médias.
3) La logique du local n’est pas nécessairement porteuse d’un projet national cohérent. Il peut être tentant pour de nombreux élus socialistes de se replier sur leurs baronnies en faisant l’impasse sur le débat politique national. Il vaut mieux être le premier dans sa ville que le troisième couteau dans le sous-courant d’une écurie présidentielle. A la veille de Mai 68, la SFIO avait encore de nombreuses villes. Elle reposait même sur un axe Lille - Marseille qui permettait de gagner les Congrès socialistes tout en perdant les élections nationales. Un an après, le tandem Deferre/Mendes France, en 69, faisait à peine 5 % aux élections présidentielles. Preuve que gagner localement n’est pas un gage absolu de victoire au niveau national.
Enfin je me dois de dire un mot des résultats des Verts, mon parti. Ils sont contrastés. Nous enregistrons un gain considérable de nouveaux élus grâce aux alliances scellées dés le premier tour avec le reste de la gauche. Dans un certain nombre de villes où nous nous sommes présentés en listes autonomes, nos succès dépendent des conditions locales. A Grenoble, Montpellier et Roubaix, nous tenons bon face à un PS qui s’est déconsidéré en refusant l’alliance à gauche. De même le succès de Dominique Voynet à Montreuil doit être salué comme un enracinement des Verts qui, pour la première fois, enregistrent une victoire dans une ville de plus de 50 000 habitants. La ténacité de Dominique a payé face à un système vermoulu qui s’est effondré devant les coups de boutoir d’une liste citoyenne, verte et ouverte. Néanmoins ces succès ne peuvent, en soi, régler les problèmes d’un parti qui apparaît de plus en plus comme une force d’appoint du Parti socialiste. Là aussi, il faudra tirer les leçons d’élections qui sont grosses d’une recomposition de toute la gauche.
Les soirs de victoire sont toujours réconfortants et joyeux en politique. Les lendemains sentent parfois la gueule de bois. Cette fois, faisons mentir le proverbe. Ne nous arrêtons pas en chemin. Construisons ensemble, dans la diversité d’une gauche rassemblée, un projet pour une France solidaire. Nous avons quatre ans pour gagner ce pari. Ne nous endormons pas sur nos lauriers.
Noël Mamère, le 17 mars 2008
P.S. 1 : Les JO commencent dans le sang. En réprimant les manifestants de Lhassa, au Tibet, le pouvoir de Pékin a ouvert officiellement les Jeux Olympiques de la honte. Et cela va continuer. Une centaine de morts, une semaine après que la Chine ait été rayée des pays portant atteinte aux droits de l’Homme par les Etats Unis ! Quel symbole ! On ne pouvait signifier plus clairement que la seule valeur commune des puissants de ce monde est l’argent.
P.S. 2 : Le dernier poilu est mort. Au-delà de la commémoration, que l’intéressé a refusé, presque jusqu’à sa disparition, ne voulant pas faire disparaître la mémoire de ses frères de combat sous l’amoncellement des pleurs de circonstances, la mort du dernier soldat de la guerre de 14-18 nous rappelle que cette boucherie inaugura un sombre vingtième siècle ayant produit cinq génocides, des totalitarismes, goulags, lao gaï et autres camps d’extermination. La guerre de 14 commença comme une guerre d’opérette pour se terminer en un gigantesque massacre. Tout cela pour le seul profit des marchands de canon. Jaurès avant d’être assassiné l’avait crié seul dans le désert. Comme le Juste souvent ne fut pas entendu.
P.S. 3 : Les victimes du colonialisme compassionnel. Les enfants de l’arche de zoé rentrent enfin chez eux. Leurs kidnappeurs seront bientôt libérés. La morale de cette histoire est qu’il n’y en a pas. Soit vous êtes au Nord et vous avez le droit de faire n’importe quoi. Soit vous êtes né au Sud et vous êtes victimes muettes et consentantes de la bonne conscience et des marchandages de la Françafrique et des dictateurs locaux.