Ce rapprochement entre deux « fins de l’Histoire » est moins incongru qu’il n’y paraît. Le président de la République aime bien canoniser Guy Môquet, Albert Camus, Jaurès ou Blum, mais il n’aime pas l’Histoire avec un H majuscule ; il ne l’aime pas, parce qu’elle est l’exact contraire de sa vision du monde, qui mélange la dépendance atlantiste, le démantèlement de l’Etat social et l’affaiblissement des collectivités territoriales, une conception individualiste et l’instrumentalisation électoraliste d’une xénophobie d’Etat. Depuis l’aspiration des bourgeois des villes aux libertés communales face aux seigneurs, jusqu’aux lois de décentralisation de 1981, des valeurs républicaines inscrites depuis 200 ans aux frontons de nos mairies, jusqu’au programme du Conseil National de la Résistance, des luttes anticoloniales au refus de la guerre d’Irak, une nette ligne de démarcation sépare cette France là de l’esprit délétère du sarkozysme.
Au nom d’une intégration à marche forcée de la France dans la mondialisation, ce régime détruit les fondements même de l’identité de nation. Mais il n’est pas européen pour autant. Il y a quelques années, dans « Penser l’Europe », Edgar Morin avait montré comment la culture européenne s’était construite à partir de la convergence et de la dialogique des cultures latines, grecques, islamiques et des empires barbares. L’Europe actuelle est le produit d’un tourbillon historique qui a produit l’Humanisme de la Renaissance et la Raison du Siècle des Lumières ; toutes choses étrangères aux affairistes qui nous gouvernent, soumis à ceux qui achètent et vendent du temps de cerveau disponible. L’enjeu de l’enseignement de l’Histoire et de la géographie est là : Refuser la conception utilitariste des études, couplée à la marchandisation de l’enseignement, qui est en train de préparer un monde de plus en plus inégalitaire, avec des élites sans références ni projet. La grande masse du peuple est livrée à la dictature de l’écran et de l’audimat sous toutes ses formes, télé, radio, Internet, où la culture du divertissement et de la confusion régnent en maître absolu.
L’écologie mentale a aussi son écosystème : quand une partie de sa diversité disparaît, qu’il s’agisse de l’Histoire ou de la Géographie, de la Philosophie, du Latin ou des Lettres, ce sont des pans entiers de l’humanité qui disparaissent.
Je refuse le dérèglement de la citoyenneté, comme je refuse le dérèglement climatique. D’ailleurs, le fait que la décision d’en finir avec l’Histoire pour les jeunes scientifiques, intervienne à l’ouverture du sommet historique de Copenhague est symbolique. Comment combattre le réchauffement climatique si on ne le place pas dans une histoire de la longue durée, comme l’a fait Emmanuel Leroy Ladurie avec sa magistrale « Histoire du Climat » ? Comment saisir l’ampleur des conséquences sur la vie des hommes, si on ne s’est pas imprégné de l’identité de la France de Fernand Braudel et de Marc Bloch ?
Un scientifique sans vision historique est hémiplégique. Le risque est grand de voir naître des générations de savants sans éthique, car devenus « hors sol », sûrs d’eux mêmes, ne doutant jamais. Or, l’Histoire comme la philosophie, débouchent sur le doute - le fameux « que sais je ? » de Montaigne - et c’est une bonne chose. Les savants qui créèrent la Bombe atomique, Einstein en tête, furent les premiers à dénoncer les conséquences du nucléaire. Ils n’évoluaient pas en chambre, mais ils étaient animées par une conscience historique, participaient aux grands débats de l’époque, imprégnés d’un enseignement pluridisciplinaire et humaniste.
Nicolas Sarkozy avait tenté de recycler la « politique de civilisation », prônée par Edgar Morin, mais il conduit une politique de barbarie. Mettez côte à côte le débat sur l’identité nationale, qui tourne à la xénophobie de sous-préfecture, la suppression de l’Histoire et Géographie en Terminale S, c’est à dire pour la moitié des élèves qui passent le baccalauréat, la suppression d’un fonctionnaire sur deux, ce qui veut dire concrètement la mise à mal du service public de l’éducation, de la culture, de la santé, de la police, la privatisation de la Poste, les atteintes multiples au droit à la Santé (franchises médicales, fiscalisation des revenus des accidentés du travail...), la généralisation des fichiers et de la vidéo-surveillance sous toutes ses formes... Partout les limites sont franchies.
La semaine dernière, des services de sécurité, sans mandat, ont perquisitionné mon bureau de député, sans respect pour la sanctuarisation de l’Assemblée nationale. La police avait déjà franchi la porte des écoles pour expulser des enfants de sans papiers. Petit à petit, des traditions séculaires sont violées, bafouées, piétinées, sans égard pour l’Histoire de la France des Droits de l’Homme qui n’existera plus que dans les téléfilms dont Nicolas Sarkozy sera le héros. Il faut sauver l’Histoire et annuler cette décision inique et révélatrice d’un pouvoir qui s’assoit sur toute notre culture. Cette pétition d’historiens de toutes tendances n’est pas seulement juste, elle est salutaire et doit rassembler tous ceux qui s’insurgent contre le matamore du Fouquet’s .
Noël Mamère, le 7 décembre 2009
PS/1. Le sommet de Copenhague ouvre donc aujourd’hui, 7 décembre 2009. Plus d’une centaine de chefs d’Etat sont attendus pour ce rendez-vous de l’Humanité avec elle-même. L’urgence climatique, à part une poignée de négateurs, est reconnue comme un enjeu prioritaire par la communauté internationale. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, c’est-à-dire la signature d’un accord contraignant. Le risque est grand de voir la conférence accoucher d’un texte a minima, ne décidant rien de précis. C’est d’ailleurs ce que sont venus dire les militants courageux de Greenpeace, la semaine dernière à l’Assemblée nationale : « des actes, Monsieur le Président ». Même l’Union européenne, qui est pourtant la meilleure élève de Kyoto, propose des mesures inférieures aux propositions du GIEC. En fait, personne, ne veut payer, les Etats industrialisés comme les gros pollueurs des multinationales, parce que la note suppose de changer de modèle de développement. Je ne suis pourtant pas pessimiste, parce qu’une immense vague de fond écologiste s’est levée. Elle va continuer à déferler sur le monde. La course de vitesse entre l’ancien et le nouveau monde ne fait que commencer. Copenhague n’est qu’une étape.
PS/2. Bonne nouvelle. Evo Morales vient d’être réélu Président de la Bolivie, avec 63 % des suffrages. Quand on sait la manière dont la droite raciste, celle des privilégiés des régions riches, a combattu le premier président d’origine indienne de ce pays, avec l’appui, à peine caché, des Etats-Unis, on peut saisir l’importance de cette élection, non seulement pour le peuple bolivien mais pour toute l’Amérique latine.
PS/3. Mauvaise nouvelle : Obama engage les USA dans une vietnamisation de la guerre en Afghanistan. En accordant à ses généraux les demandes qu’ils exigeaient, le Président américain vient de faire un pas de plus dans la sale guerre contre le peuple afghan. Alors que le danger représenté par Al Qaïda et ses alliés, les talibans pakistanais, se trouve de l’autre côté de la frontière. L’occupation par l’OTAN de l’Afghanistan jette dans les bras de la rébellion, une partie, chaque jour plus grande, de la population afghane révoltée par les bombardements meurtriers, les intrusions violentes de soldats étrangers et la corruption des milices des seigneurs de la guerre de Karzaï, le président soutenu à bout de bras par les forces de la coalition. Tout cela va mal finir, je l’avais dit dès le premier jour de la guerre. Pour le moment, la France dit qu’elle n’enverra pas de troupes supplémentaires au côté des GI. Très bien. Mais elle donnerait un signe politique fort en proposant un calendrier de retrait pour les engagés sur le terrain.