La première de ces ruptures avec les principes républicains concerne le conflit d’intérêts entre Veolia et EDF, la confusion entre le privé et le public. Appliquant à sa manière brutale et quelque peu perverse, les préceptes de la Banque Mondiale sur le partenariat public / privé, Nicolas Sarkozy a nommé à la tête d’EDF, qui est encore une entreprise publique, un homme qui tient à rester le dirigeant de Veolia, la principale entreprise spécialisée dans l’environnement. Sa position dominante dans le traitement des déchets, de l’eau ou des transports urbains - où elle concurrence souvent des organismes municipaux du service public - laisse penser que les méthodes de management de Veolia seront étendues à EDF. Quand on connaît les pratiques de facturation de Veolia avec les usagers, on a quelques raisons d’être inquiets ! Mais ce n’est pas tout. Cette confusion public / privé est imposée d’en haut, par la décision d’un seul homme, le Président, qui revient sur des règles de séparation que l’on croyait intangibles dans une « République irréprochable ». Elle laisse accroire, comme l’a dit Philippe Val à propos de France-Inter, que Sarkozy serait l’actionnaire principal d’EDF alors que ce sont les usagers, les contribuables, les citoyens qui sont les seuls « actionnaires » de cette entreprise publique. Pour Sarkozy, la notion d’intérêt général n’existe pas. Seul compte le rapport entre le taux de profit, la rentabilité d’une entreprise et les émoluments que peuvent en tirer les actionnaires et les dirigeants.
Ensuite, c’est évidemment le montant même du salaire de Monsieur Proglio qui est en cause. Comment peut-on demander aux uns de constamment se serrer la ceinture et permettre qu’un personnage, si brillant soit-il, gagne 150 smic par mois dans une période de crise où le chômage et le blocage des salaires sont la norme imposée par le gouvernement. Avec son humour noir habituel, M. Santini a qualifié de « jaloux » ceux qui s’opposaient au salaire mirobolant d’Henri Proglio. Que diantre ! C’est tout simplement de dignité qu’il s’agit. Soit les hommes et les femmes désignés en Conseil des Ministres sont des serviteurs de la chose publique et sont rémunérés en fonction de cette mission, soit ils n’agissent qu’en fonction de leurs seuls intérêts. Or, une étude, inspirée par Martin Hirsch lui - même, vient de montrer que les hauts salaires patronaux ne sanctionnaient en aucun cas la réussite de leur entreprise.
Ce que je n’accepte pas d’un trader, pourquoi devrais-je l’accepter du PDG d’une entreprise publique ? Au contraire, j’estime que les responsables nommés par l’Etat devraient être des hussards de la République au même titre que ceux qui défendent le service public dans les écoles, les commissariats, les hôpitaux ou La Poste. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas droit à une rémunération correcte, mais si je compare le salaire de maires de grandes villes comme Paris, Lyon, Marseille ou Lille, je vois bien qu’il y a là un scandale d’Etat auquel il faut mettre un terme.
Ce qui est au centre de cette « Affaire Proglio », c’est le sentiment partagé par des millions de gens que le poisson pourrit par la tête, qu’un petit nombre de dirigeants vivent dans leur monde, totalement hors-sol par rapport à nos préoccupations quotidiennes. Ce sentiment d’injustice et d’inégalité n’a rien à voir avec la jalousie sociale, il s’appuie sur de nombreux exemples ces dernières années : de l’affaire Clearstream à EADS, où l’on a vu qu’un système de corruption d’Etat, de commissions occultes, de spéculations d’initiés, naissaient à l’abri des palais dorés des conseils d’administration où pantouflent ces gens issus de la haute fonction publique comme ces héritiers de dynasties familiales.
Enfin, last but not least, il n’est pas indifférent que cette affaire naisse dans un secteur aussi sensible que l’écologie industrielle. Le « rapprochement » entre Veolia et EDF a pour objectif la création à terme d’un groupe gigantesque axé sur les « technologies vertes ». Proglio n’a pas été nommé par hasard. A plusieurs reprises il a affiché sa volonté de prendre le contrôle d’Areva. Avec Veolia, EDF et Areva, nous nous trouverions face à un monopole dangereux où les nucléocrates détermineraient l’avenir des filières de l’environnement et particulièrement des énergies renouvelables. L’opacité, qui a de tout temps constitué l’alpha et l’omega de cet Etat dans l’Etat qu’est EDF, fusionnerait avec les pratiques de Veolia. Sarkozy recomposerait ainsi à sa main l’industrie de l’environnement, la plaçant sous le contrôle du nucléaire. Lorsque l’on connaît le rayonnement mondial de ces trois entreprises, leur capacité d’imposer un colonialisme nucléaire, à l’image d’Areva au Niger, ou de casser les entreprises publiques de maints pays du tiers-monde, à l’instar de Veolia, cette « affaire Proglio » prend une dimension stratégique qui va bien au delà du petit retournement du gouvernement concernant le double salaire ou la double fonction du nouveau PDG d’EDF.
La vérité de cette affaire se trouve encore une fois dans ce dîner fondateur du Fouquet’s. Monsieur Proglio faisait partie des invités de la soirée du clan qui dirige la France. Ce cartel des nantis, les nouveaux oligarques de l’industrie du divertissement, du luxe et de l’environnement, représente un capitalisme qui a misé sur la globalisation et la fin du modèle français. J’appelle oligarchie ce groupe de cent dirigeants du CAC 40 qui se retrouvent dans les mêmes conseils d’administration, clubs de golf, palais de la république, où ils se cooptent et jouent au monopoly financier. Ce cartel oligarchique n’a que faire des valeurs inscrites au fronton de nos mairies, l’égalité, la fraternité, la liberté. Pour lui, tout se compte à l’aune de l’argent roi. Nous devons mettre un terme à la domination de ce clan que j’ai dénoncé pour ce qu’il est dans « Petits arrangements entre amis ». Ce cartel veut mettre la France en coupe réglée. Après avoir réalisé en partie ses objectifs dans les médias, il passe maintenant à l’organisation du nouveau capitalisme vert. La gauche a eu tort de laisser à Bayrou le soin de dénoncer le caractère anti-républicain de cet affranchissement des règles, piloté par le clan au pouvoir. Si elle veut l’emporter en 2012, elle devra montrer sa capacité à porter un projet liant indissolublement les dimensions écologique, sociale, démocratique et éthique.
Sur ce dernier point, on en est encore loin quand on voit le soutien du Parti socialiste à Georges Frêche, le silence sur les pratiques marseillaises, les rétorsions contre les élus Verts qui à Lyon dénoncent justement les travaux dispendieux de la municipalité, l’évitement du débat concernant la stratégie du FMI ou de l’OMC dirigés par des socialistes.
La gauche, si elle veut être la gauche, ne doit pas retomber dans les ornières du passé qui l’ont salie, comme l’affaire Elf ; ce ne sont pas des dirigeants mis en place par la droite qui ont été mis en examen par Eva Joly et Laurence Vichnievsky. Le fait que ces juges là soient en première ligne dans la construction d’Europe-Ecologie ne doit rien au hasard. Elles se sont retrouvées dans notre combat pour la transparence des systèmes verrouillés comme celui du nucléaire. Elles se sont reconnues dans le projet de revenu maximum du programme d’Europe-Ecologie. Elles ont estimé que leur combat passait par la case du politique mais que, dans cet espace, seuls les écologistes avaient les mains propres. Il faut maintenant répondre à leur attente et prendre en charge la question éthique pour la gauche toute entière.
Noël Mamère, le 25 janvier 2010.
PS/1. Obama un an après.
Le président démocrate est maintenant entré dans une zone dangereuse. Après la perte du siège de feu Ted Kennedy, il perd la possibilité à court terme d’imposer une réforme de la santé qui était déjà passée à la moulinette. Comme il est bloqué sur le plan international, embourbé en Afghanistan, sans résultats dans le conflit israélo-palestinien, les prochaines élections risquent d’être catastrophiques. Je n’étais pas idolâtre du premier président noir de l’histoire. Je ne crierai pas avec les loups. Il a permis de montrer ce que pourrait être une autre Amérique mais il est victime des lobbies de Washington. Bonne chance quand même, Barack.
PS/ 2. Haïti sous tutelle ?
Déjà 150 000 morts décomptés. Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai écrit dans le dernier édito. Mais tout de même, voir les Marines débarquer en sauveurs suprêmes, sans que personne ne songe à annuler immédiatement la dette d’Haïti, à rembourser les réparations dues aux méfaits des puissances qui ont entravé la première République noire indépendante, est à méditer lorsque l’on regarde les images venues de l’île. Ce déferlement de compassion s’arrête lorsque commencent les interrogations sur les responsabilités de la communauté internationale qui aime bien s’apitoyer mais refuse au peuple haïtien les moyens de s’émanciper.
PS/3. Aubry a fauté.
Le meilleur moyen de négocier n’est pas de céder sur les principes. La retraite à 60 ans, c’est non seulement un acquis de 1981 mais c’est surtout une nécessité pour des "seniors" qui sont licenciés à 55, voire à 50 ans. Cette escroquerie qui consiste à retarder l’âge de la retraite pour tous alors qu’on refuse obstinément de négocier les questions de pénibilité ou l’assiette des cotisations patronales, est au cœur du débat. A moins de deux mois des régionales, Martine Aubry n’a donc pas été inspirée de prendre une position qui ne peut qu’avantager Sarkozy en le présentant comme défendant l’avenir des retraites.