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Vous avez dit realpolitique ?

Je ne recevrai pas le colonel Kadhafi à l’Assemblée nationale. Je pense même que les parlementaires attachés au respect des droits de l’Homme devraient marquer cette visite indigne en manifestant devant la présidence de l’Assemblée nationale. Pas seulement pour une question de morale politique, pas seulement au regard du passé terroriste du personnage, pas seulement parce que, au moment où s’écrit le rapport de la commission d’enquête sur la libération des infirmières bulgares, il est saugrenu d’inviter son principal acteur, comme si de rien n’était, pas seulement en respect de la mémoire des victimes des attentats de Lockerbie et d’ailleurs...

Je ne le recevrai pas parce je refuse de cautionner la politique de dissémination nucléaire et de vente d’armes de cette « diplomatie du business » qui, pour reprendre le mot de Rama Yade, fait de la France un « paillasson ». Avoir créé un secrétariat aux droits de l’Homme est d’ailleurs typique de cette politique à triple bande du Président : Il crée des gadgets pour amuser la galerie et, dans le même temps, il goinfre, ses vrais amis, ses copains du CAC 40. Mais il y a un petit problème : en voulant renflouer les caisses de l’Etat et celles de ses amis des grands groupes AREVA, EADS ou Dassault, le Président de la République est en train de devenir le docteur Folamour d’un monde de plus en plus instable.

C’est le contraire de la real politique. Ceux qui, comme lui, séparent le nucléaire civil du nucléaire militaire, devraient regarder du côté du Pakistan où une dictature militaire confrontée à une insurrection djihadiste et à des problèmes géopolitiques considérables ( Cachemire, Afghanistan, zones tribales du Waziristan...) peut à tout moment choisir la fuite en avant. Notre monde est confronté de nouveau à la question de la guerre. Refuser d’en prendre conscience sous prétexte de gagner quelques milliards d’euros de plus, disqualifie par avance ceux qui se livrent à ce commerce de la mort. Ils pourront dire ensuite : « Je suis responsable des ventes mais pas coupable de l’utilisation qui en a été faite ». Il sera trop tard.

Super Sarko n’en finit pas de jouer de cette business-diplomatie, indexée sur la démocratie de l’instant, de l’émotion et de l’image. La semaine passée fût un véritable festival. A peine revenu de Chine, où il a négocié des contrats pour vingt milliards d’euros sur le dos des Tibétains, des Taiwanais -à qui il refuse en passant le droit à l’autodétermination- après avoir ripaillé sur le dos des 8000 condamnés à morts et des centaines de milliers de prisonniers du Lao Gaï, il file en Algérie pour signer à nouveau des contrats avec les généraux qui vivent de la rente pétrolière et de la misère de leur peuple depuis des décennies. Il dit tout et son contraire sur la colonisation, reconnaissant, contrairement à ses discours de Marseille et de Toulon, le caractère injuste de cette colonisation, décrite il y a six mois en termes positifs. A son retour d’Alger, il fait un discours où il ne reconnaît même pas le rôle de la France dans le massacre des harkis, collaborateurs d’un France à laquelle ils croyaient appartenir mais qui furent abandonnés à la mort pour solde de tout compte.

Notre Grand Communicateur adresse ensuite un message à Ingrid Bétancourt et au chef des Farc, Manuel Marulanda. Si cette initiative est louable, encore doit-elle être considérée dans le contexte colombien. Cette reconnaissance du responsable historique des FARC rend encore plus chère la libération d’Ingrid. Les Farc peuvent en effet demander non seulement la zone démilitarisée qu’ils réclament depuis l’arrivée au pouvoir d’Uribe, mais encore la désinscription de leur organisation sur la liste des organisations terroristes par l’Union Européenne.

Puis notre super héros file au sommet Euro-Afrique de Lisbonne, le temps de saluer ses nouveaux amis de la Françafrique et, évidemment, le colonel Khadafi qui arrive le jour de la déclaration des Droits de l’Homme. Excusez du peu. Cette diplomatie business est cautionnée par les partisans du droit d’ingérence militaro-humanitaire, subitement devenus les muets du sérail. Bernard Kouchner, l’homme qui lave plus blanc que blanc Total en Birmanie, devient le dindon d’une farce qu’il n’aurait pas pu imaginer dans ses pires cauchemars. Pour un maroquin fantomatique, son crédit de French Doctor, accumulé des dizaines d’années durant, est en train, de s’épuiser à vue d’œil. C’est en langage populaire, la « cata absolue » pour celui qui avait fondé MSF mais qui fût aussi le créateur de cette diplomatie militaro-humanitaire, avec son sac de riz sur l’épaule en Somalie, qui joua les madones de la guerre en Irak, lors de l’intervention des forces de la coalition en 2003. Triste destin.

Enfin, il faut arrêter avec cette hypocrisie. J’observe tous ceux qui, à gauche, lancent des cris d’orfraie sur cette visite. J’en ai peu vu à mes côtés quand, dans l’indifférence générale, nous dénoncions les visites des présidents Ben Ali, Sassou, Bongo et tous les autres, quand, au côté de mon ami Francois Xavier Verchave nous organisions, avec Survie et les représentants des oppositions africaines, des manifestations contre les sommets de la Françafrique. Je ne dis pas qu’il faut renoncer à la discussion avec les dictateurs, y compris avec Khadafi. Mais pas au point de les engraisser, de leur taper dans le dos comme de vieux amis. Pas au point de piétiner les principes fondateurs de notre République. Le must de la semaine, ce fût également le coup de téléphone à Poutine pour le féliciter de son trucage éhonté des « élections » en Russie. Les Tchetchènes, les journalistes, les opposants démocrates vous saluent bien bas, Monsieur le Président. J’espère au moins que, comme Schroeder, vous avez réservé, pour le service après vente, une place au conseil d’administration de Gazprom.

Fermez le ban. Si cette comédie continue, il faudra veiller à ce que nos nouveaux amis, les dictateurs de la planète, puissent être reçus sur l’Esplanade des Droits de l’Homme. Il y a là un joli point de vue dont certains profitèrent dans des temps pas si lointains

Noël Mamère , le 10 décembre 2007

PS1. La conférence de l’après Kyoto qui se tient à Bali, est l’occasion, une fois de plus, de faire le point sur cette menace de destruction massive de la planète dont les pays du G8 ne font rien, malgré des grandes déclarations d’intention sauf transformer en nouveau marché les droits à polluer. L’appel à la responsabilité individuelle est une vaste fumisterie quand, dans le même temps, les grandes multinationales continuent la déforestation, les puits de pétrole continuent à tourner à plein, les monocultures contribuent à la désertification. Bref, comme dirait l’autre, la maison brûle et nous la regardons se consumer sans rien faire.


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